Les Chouroums Olympiques
Les Chouroums Olympiques, ces foutus Chouroums.
Lorsque je découvre leur existence en feuilletant frénétiquement la Revue des Crêtes, le rêve s'empare immédiatement de moi. Cette année ne serait réussie qu'à la seule condition de prendre pied sous ces imposantes arches de calcaire.
Sur les quais du Vieux-Port, dans l'authentique Bar de la Reine, Côme, Renaud et moi-même scellons un pacte. Dans un mois, nous nous élancerons sur les contreforts du Grand Ferrand, traverserons les Chouroums Olympiques, rejoindrons la vire éponyme puis gagnerons les arches interferrantes, dernier obstacle avant la cime.
Puis, sans le dire à personne, sans nous enorgueillir, nous reviendrons, l'exploit accompli, dans la cité phocéenne.
Car les puristes le savent : les Chouroums Olympiques sont au Dévoluy ce que l'Everest est à l'Himalaya.
J-2
Les derniers préparatifs s'accompagnent de leur lot d'excitation.
Notre plan de bataille est arrêté : un train ZOU nous déposera à Veynes aux alentours de 22 heures. Nous sauterons alors sur nos vélos, pénétrerons dans le massif par le sud, terrasserons le col de Festre avant quelques enjambées de ski nordique qui nous mèneront tout droit à la cabane de l'Oriol, point de départ des hostilités.
Selon nos estimations, l'abri nous ouvrira ses portes aux alentours de minuit et demi.
Une nuit. Du repos. Et le Grand Ferrand ne serait plus qu'une formalité.
D-Day
19 heures. Skis chargés sur les sacs à dos, nous sautons dans le TER. Nous peinons à porter nos bagages, alourdis de lourdes miches de pain, de quelques bières légères, de fromage et de saucisson.
Le trajet se déroule dans la bonne humeur. Nous sortons Love Letter, un jeu dans lequel la princesse ne peut être défaussée, la comtesse ne peut être conservée si l'on possède le prince ou le roi, et où gardes, prêtres et barons s'efforcent d'éliminer leurs adversaires. Après plusieurs minutes explications, Renaud semble toujours perplexe. Je ne lui jette pas la pierre, mais je repense soudain à notre itinéraire.
Lorsque le train nous dépose à Veynes, le ciel est sombre et nos sacs toujours aussi lourds. Trois autres personnes descendent sur le quai.
J'interpelle une dame sur le ton de la plaisanterie :
- Vous pourriez nous déposer à la cabane de l'Oriol ?
- C'est où ?
Au fil de la discussion, nous découvrons qu'elle passe justement par le col de Festre.
Quelques minutes plus tard, nos sacs, nos skis et tout notre barda ont pris place dans son coffre. Elle accepte de les déposer sous l'abri-bus au sommet du col. Nous la remercions chaleureusement. Puis nous la regardons s'éloigner avec l'intégralité de nos affaires. Cette question logistique réglée, nous enfourchons nos vélos.
Mais Veynes est un village semé d'embûches. Nous passons devant un PMU. Renaud observe l'établissement quelques secondes :
- On a quand même bien gagné trente minutes en lâchant nos sacs.
Quelques instants plus tard :
- Trois pintes et six perroquets, s'il vous plaît.
Le temps passe vite. Une heure plus tard, nous décollons enfin.
Dehors, il crachine. La montée est soutenue. Côme veille à l'ambiance sonore. Nous découvrons Yom, un clarinettiste dont les mélodies nous transportent tout droit dans les steppes ouzbèkes.
Peu à peu, la pluie se transforme en neige. À mesure que nous approchons du col, les flocons deviennent plus abondants. Ils dansent dans le faisceau de nos lampes et la route se nacre de blanc. À minuit et demi, nous atteignons enfin le col de Festre. Nos sacs nous attendent sagement sous l'abri-bus.
Nous les récupérons, ils sont toujours aussi lourds. Il reste encore dix kilomètres.
A Anières, une lumière brille dans la nuit. Trois silhouettes féminines, visiblement de notre âge, discutent devant une maison. Nous lançons un timide bonsoir dans l'espoir d'obtenir un peu d'hospitalité. Pas de réponse.
La descente s'amorce. Progressivement, nous troquons les freins contre nos pieds. Côme, lui, est à bout. Il veut dormir. Peu importe où.
Malgré le déluge de neige, chaque élément du paysage devient à ses yeux un hébergement potentiel.
Un trampoline dans un jardin :
- Venez les gars, on passe la nuit dessous.
Quelques centaines de mètres plus loin, un sapin :
- Venez les gars, on sera bien sous le feuillage.
Puis un tas de bois :
- Allez les garssss, on dort là-dessus.
Un panneau routier…..
Nous parvenons tant bien que mal à contenir ses élans.
Vers deux heures, nous atteignons enfin Villar-Joly, pied de la montée menant à la cabane de l'Oriol. Nous chaussons les skis. Après une heure et demie passée à négocier avec Côme, qui voit dans chaque sapin une occasion raisonnable de passer la nuit, nous finissons par venir à bout du dénivelé qui nous sépare de notre refuge.
Il est 3h30 lorsque nous poussons enfin la porte.
La cabane est divisée en deux espaces. Sur la gauche, un sas sommaire où s'entassent quelques branches et deux paires de skis. Sur la droite, une pièce aménagée avec un canapé, une table et un poêle. Après plusieurs heures passées sous la pluie puis sous la neige, l'endroit nous paraît relever du grand luxe.
Deux autres randonneurs occupent déjà les lieux. Afin de ne pas troubler leur sommeil, nous nous installons dans le sas.
Nous déchargeons les sacs, sortons les vivres. Découverte fâcheuse : aucun de nous n'a pensé à emporter un tire-bouchon. Heureusement nous n’ignorons pas qu'une chaussure et un arbre peuvent suffire à ouvrir une bouteille. Quelques coups plus tard, le bouchon cède.
Le réchaud est sorti. Une bolée salvatrice de ramen fumants nous permet de reprendre goût à la vie.
Nous débriefons nos aventures en chuchotant, soucieux de respecter la quiétude du lieu. Puis nous sombrons.
Samedi 13h
Le lendemain, chacun émerge à son rythme. Une dizaine de minutes sépare les réveils. Les précipitations, elles, n'ont pas cessé de la nuit. La neige s'est progressivement changée en pluie.
En pénétrant dans la pièce principale, nous faisons enfin connaissance avec les deux occupants du refuge. Nous leur posons chacun notre tour la même question :
- Vous nous avez entendus hier soir ?
La réponse est unanime.
- Évidemment.
Antoine se met à rire.
- À partir de cent mètres du refuge, on savait qu’on avait de la visite
Marco complète :
- Vous avez vidé une bouteille de rouge, discuté pendant une heure, sorti un Duduk
Antoine enfonce le clou :
- Et surtout, vous avez rencontré trois pepet’s dans le village sans même essayer de vous faire héberger.
Il secoue la tête.
- Franchement les gars, c’est pas permis !!
Le courant passe immédiatement
Antoine vit à Clelles, au pied du mont Aiguille. La trentaine. Il est éducateur dans une école de Montmorency. Marco, de dix ans son aîné, vient de Guillestre. Il travaille sur cordes. Les deux partagent une passion commune : le kayak extrême.
Très vite, ils nous racontent leur palmarès. Deux semaines sur le Haut-Nil, juste après le lac Victoria. Une ligne magnifique dans les gorges du Tarn, ouverte après un épisode cévenol. D'autres rivières encore, dont j'oublie les noms mais pas les récits.
À les écouter, il semble exister une catégorie d'hommes pour lesquels une rivière en crue constitue avant tout une invitation. Très vite, nous avons le sentiment de nous connaître depuis longtemps.
Il faut dire que la météo facilite les rapprochements. Les nuages sont accrochés aux sommets. La pluie tombe sans interruption. Le matin même, Antoine est allé reconnaître les pentes sous la crête de l'Étoile. Une petite coulée l'a emporté sur quelques mètres.
Rien de grave. Mais suffisamment pour clore le débat. Plus question d'itinéraires. Les Chouroums paraissent désormais bien loin. Nous passerons les vingt-quatre prochaines heures ensemble dans cette cabane.
Rapidement, une partie de Love Letter est organisée. Cette fois-ci, les règles sont comprises en moins de trente secondes. L'après-midi s'écoule au rythme des parties de cartes et des éclats de rire.
Entre deux parties, les anecdotes se succèdent. À un moment, Antoine se tourne vers Marco.
- C'est trop cool ce que tu vis. Je suis vraiment content pour toi.
Marco nous raconte avec pudeur qu'il vit une histoire d'amour depuis trois semaines.
Par moments, les nuages s'écartent. Au loin apparaît le pic de Bure. Son plateau immense. Sa face verticale de six cents mètres. C'est là que René Desmaison avait ouvert, au début des années soixante, l'une des voies les plus mythiques des Alpes du Sud.
Avec Renaud, nous profitons d’une accalmie pour aller chercher de l'eau à la source, une centaine de mètres plus bas. Sur le chemin, il chute dans un virage. Le sentier est parfaitement plat.
Je lui promets de n’en parler à personne.
De retour à la cabane, nous enchaînons sur un autre jeu : le 10 000. Un jeu de dés où l'audace enrichit certains et précipite les autres dans la ruine. Par trois fois, Renaud nous inflige une correction. Nous commençons à nous inquiéter pour son couple.
Le soleil finit par décliner derrière les crêtes. L'horizon se teinte timidement d'or.
Côme, fidèle à sa réputation, gère l'ambiance sonore avec un professionnalisme remarquable. Les bières, le saucisson et quelques biscuits font le reste.
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Les minutes défilent vers minuit nous partons nous coucher !


